Comprendre les cancer féminins avec la Dr Isabelle Jaffré

À une période de la vie où les femmes sont souvent en pleine activité professionnelle et encore en charge de leur famille, un diagnostic de cancer vient tout bousculer. Pourtant, les cancers féminins, sein et gynécologiques, touchent chaque année des dizaines de milliers de femmes en France, avec des répercussions qui vont bien au-delà du seul traitement médical.

Un chiffre illustre l’ampleur de l’enjeu : selon l’Institut National du Cancer, le cancer du sein représente à lui seul près de 61 000 nouveaux cas par an, avec une hausse significative d’incidence chez les femmes de 40 à 50 ans.

Dans un contexte où les spécificités de la santé féminine restent encore insuffisamment prises en compte, qu’il s’agisse de la préservation de la fertilité, de l’accompagnement psychosocial ou de la réinsertion professionnelle, il devient essentiel de repenser les parcours de cancérologie dans toute leur complexité.

Pour éclairer ces enjeux, nous avons donné la parole au docteur Isabelle Jaffré, chirurgien gynécologique, sénologique et cancérologique à l’Hôpital Privé des Côtes d’Armor et fondatrice de l’association Symbiose, qui accompagne les femmes atteintes de cancer. À travers cet entretien, elle nous invite à considérer une approche véritablement pluridisciplinaire, seule à même de répondre aux besoins réels des femmes.

Quand on parle de cancers féminins, parle-t-on des cancers des organes reproducteurs, des cancers plus fréquents chez les femmes, ou des deux ?

On peut distinguer deux catégories : les cancers féminins à proprement parler, soit les cancers du sein et gynécologiques (endomètre, col de l’utérus, ovaires), et les cancers non liés au sexe, comme le cancer du côlon ou du poumon. 

Quelles spécificités observez-vous dans les parcours de cancérologie des femmes, sur le plan médical, psychologique et social ?

Les cancers féminins partagent des problématiques communes : fertilité, fonction sexuelle et ménopause iatrogène précoce.

L’accent est désormais mis sur la préservation maximale de la fertilité, et sur une contraception qui ne soit pas une charge supplémentaire pour la femme, la vasectomie du partenaire pouvant être envisagée.

Les symptômes de ménopause précoce induits par les traitements doivent être connus et anticipés : lorsque les traitements hormonaux ne sont plus possibles, des approches non médicamenteuses comme l’hypnose, la sophrologie, l’acupuncture ou le shiatsu peuvent aider à réduire l’impact des bouffées de chaleur invalidantes. Un accompagnement diététique devrait également être accessible, notamment pour une meilleure régulation de la glycémie.

Sur le plan gynécologique, des topiques locaux et les probiotiques sont souvent proposés pour améliorer la flore. Des conseils en santé sexuelle peuvent aussi aider les couples à maintenir un dialogue et à trouver des alternatives lorsque la sexualité est rendue difficile par les traitements.

Quels sont, en France aujourd’hui, les principaux enjeux de prévention et de dépistage autour des cancers féminins ?

La prévention du tabagisme est essentielle : le tabac favorise le cancer du col de l’utérus en réduisant l’élimination du virus HPV, et augmente également le risque de cancer du sein. 

De même, la réduction de la consommation d’alcool devrait être une priorité, le risque commençant dès un verre par jour chez la femme, avec un impact notable sur le cancer du sein, y compris chez les femmes jeunes. 

Au-delà des traitements, quels sont les besoins les plus fréquents que vous observez chez les femmes pendant ou après un cancer, sur le plan psychologique, social et professionnel, mais aussi concernant la sexualité, la fertilité, l’image de soi ou la reprise de vie ?

Le cancer du sein est le plus fréquent chez la femme et n’a pas d’équivalent masculin, notamment parce qu’il touche des femmes plus jeunes, la plus forte hausse d’incidence concernant la tranche 40 à 50 ans. À cette période de vie, les femmes sont souvent en pleine activité professionnelle et encore en charge d’enfants. La monoparentalité peut amplifier la précarité, l’isolement et le poids des responsabilités.

L’accès à l’information juridique, comme via la plateforme Jurisante, la défense des droits au travail, les modalités de reconversion professionnelle et l’intégration de la maladie dans la vie en entreprise sont des enjeux concrets et des demandes exprimées par les femmes.

Comment pourrait-on mieux intégrer les soins de support dans les parcours de cancérologie, pour répondre réellement aux besoins des femmes ?

Les soins de support existent souvent, mais les femmes ne s’en saisissent pas toujours.

La clé réside dans la pertinence de leur proposition : orienter vers les bonnes activités au bon moment du parcours est déterminant pour leur efficacité. C’est dans cette logique que nous avons obtenu un financement spécifique de l’ARS pour la Maison Symbiose, afin d’y intégrer une Infirmière en Pratique Avancée (IPA) chargée de proposer des soins de support adaptés à chaque situation. 

Que faudrait-il changer en priorité dans nos organisations de soins ou nos politiques publiques pour mieux accompagner les femmes touchées par un cancer ?

Il est crucial de revaloriser les actes médicaux, radiologiques et chirurgicaux spécifiques aux femmes. L’accès à la mammographie doit être revalorisé et étendu à la tranche 40 à 50 ans. Certaines inégalités de valorisation sont difficilement justifiables : une ablation de prostate est aujourd’hui cotée 2,5 fois plus qu’une ablation de l’utérus, un écart qui a des conséquences directes sur la qualité de la prise en charge globale.

Plus largement, il est urgent de reconnaître le cancer du sein pour ce qu’il est : un problème de santé publique et de société, et non un problème individuel.