Comprendre les douleurs pelviennes par la Pre Krystel Nyangoh Timoh

Selon le Baromètre de la Douleur 2025 de l’OFDA, plus de 23 millions de français vivent avec une douleur chronique, dont 57 % de femmes. Près d’une personne sur deux évalue sa douleur à 7/10 ou plus, et 44 % en souffrent depuis plus de trois ans.

Les femmes sont particulièrement concernées par certaines formes de douleurs chroniques, notamment les migraines, les troubles musculo-squelettiques et les douleurs pelviennes.

Ces différences s’expliquent en partie par des spécificités biologiques, hormonales, immunitaires et neurologiques, qui influencent la perception, l’intensité et l’évolution de la douleur. Elles tiennent aussi à des biais persistants dans la reconnaissance et la prise en charge des symptômes féminins, souvent banalisés ou minimisés.

Or, lorsque la douleur devient chronique, elle dépasse largement la seule lésion initiale : elle impacte la qualité de vie, la santé mentale, la vie intime et professionnelle.

Les douleurs pelviennes chroniques en sont une illustration particulièrement emblématique. Fréquentes, complexes et multifactorielle, elles restent encore insuffisamment comprises et parfois mal prises en charge.

Pour mieux comprendre leurs mécanismes et les évolutions récentes de leur prise en charge, nous avons posé nos questions au Pre Krystel Nyangoh Timoh.

De quoi parle-t-on exactement lorsqu’on évoque les douleurs pelviennes chez les femmes aujourd’hui ?

 

Les douleurs pelviennes regroupent l’ensemble des douleurs ressenties dans la région pelvienne, c’est-à-dire entre l’ombilic et le périnée. Elles peuvent être aiguës ou chroniques, continues ou cycliques, spontanées ou déclenchées par certaines situations comme les règles, les rapports sexuels, la miction ou la défécation.

Selon la définition de l’IASP, la douleur est une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée ou non à une lésion tissulaire réelle ou potentielle. Elle n’est donc jamais uniquement un symptôme biologique : elle est aussi une expérience vécue, subjective, singulière. La douleur a par ailleurs une fonction de protection, mais lorsqu’elle devient chronique, cette fonction se dérègle.

On estime qu’environ une femme sur trois, et près de deux femmes pour un homme, présentera au cours de sa vie des douleurs pelviennes chroniques, définies par une douleur évoluant depuis plus de six mois. Ces douleurs représentent 10 à 20 % des consultations de gynécologie, avec un coût socio-économique considérable, estimé à plusieurs centaines de milliards d’euros.

Il s’agit donc d’un problème de santé publique majeur, encore largement sous-diagnostiqué et parfois banalisé, qui impacte profondément la qualité de vie, la santé mentale, la vie sexuelle, la fertilité, ainsi que la sphère professionnelle et sociale. Les parcours de soins sont souvent longs, fragmentés, et source d’un grand découragement pour les patientes.

 

Pourquoi les douleurs pelviennes sont-elles souvent complexes, persistantes et difficiles à prendre en charge ?

 

La complexité des douleurs pelviennes tient avant tout à leur caractère multifactoriel. Elles relèvent rarement d’une cause unique et associent fréquemment plusieurs mécanismes de douleur :

  • des douleurs nociceptives, liées à une lésion tissulaire ou inflammatoire ;
  • des douleurs neuropathiques, liées à une atteinte, une irritation ou une compression des nerfs pelviens évalué par le DN4
  • des douleurs nociplastiques, sans lésion identifiable, liées à une altération des mécanismes de modulation de la douleur au niveau du système nerveux central.

Avec le temps, ces mécanismes peuvent s’auto-entretenir, notamment par des phénomènes de sensibilisation périphérique et centrale, entraînant une augmentation de la douleur dans le temps et dans l’espace. La douleur peut alors persister malgré le traitement de la cause initiale, voire en l’absence de toute lésion visible.

Cette réalité explique pourquoi une approche uniquement centrée sur la recherche d’une lésion anatomique est souvent insuffisante, et pourquoi de nombreuses patientes connaissent des errances diagnostiques et thérapeutiques prolongées.

 

C’est dans ce contexte que le modèle biopsychosocial s’impose : il permet d’intégrer non seulement les dimensions biologiques de la douleur, mais aussi les facteurs psychologiques, sociaux, et l’histoire de vie des patientes, notamment les traumatismes.

 

Quel rôle joue l’innervation pelvienne dans la compréhension des douleurs pelviennes ?

L’innervation pelvienne joue un rôle central dans la compréhension des douleurs pelviennes. Le pelvis est une région anatomiquement très riche, où s’entrecroisent des réseaux nerveux complexes assurant des fonctions sensitives et motrices, somatique et autonome

On distingue principalement :

  • le système nerveux autonome (plexus hypogastrique supérieur et inférieur), constitué de fibres de petit calibre, impliqué dans les fonctions involontaires, souvent responsable de douleurs diffuses, mal systématisées, parfois difficiles à décrire ;
  • le système nerveux somatique (plexus lombal et sacré), composé de fibres de plus gros calibre, responsable de douleurs mieux localisées, systématisées, parfois liées à une compression ou une atteinte nerveuse identifiable (par exemple une neuropathie du nerf pudendal).

 

Sur le plan clinique et chirurgical, une connaissance fine de cette neuro-anatomie pelvienne est essentielle. Elle permet de mieux comprendre certaines douleurs persistantes, d’adapter les stratégies thérapeutiques, et d’orienter vers des gestes chirurgicaux plus respectueux des structures nerveuses afin d’éviter les séquelles post opératoire

 

En quoi l’endométriose constitue-t-elle un modèle emblématique des douleurs pelviennes chroniques ?

 

L’endométriose constitue un modèle emblématique des douleurs pelviennes chroniques car il co-existe souvent une même patiente, plusieurs types de douleurs peuvent coexister :

  • douleurs inflammatoires, souvent cycliques, pendant les règles ;
  • douleurs mécaniques, liées à la présence de nodules ;
  • douleurs musculaires, notamment dans le cadre de syndromes myofasciaux ;
  • douleurs neuropathiques, liées à la compression ou à l’infiltration d’un nerf ;
  • douleurs liées à la sensibilisation centrale, avec une extension progressive de la douleur dans le temps et dans l’espace.
  • il peux également co-exister un synrdrome du l’intestin irritable ou de vessie douloureuse venant enrichir négativement les symptômes

Elle illustre de manière très claire la discordance possible entre l’importance des lésions et l’intensité de la douleur : certaines patientes présentent des douleurs sévères avec peu de lésions visibles, tandis que d’autres ont des lésions étendues avec peu ou pas de symptômes.

Et surtout la nécessité de recherche et de compréhension de chacune de ces douleurs pour une prise en charge long terme adapté

L’endométriose montre également que la douleur peut persister malgré un traitement médical ou chirurgical bien conduit, en raison de l’implication du système nerveux central.

Elle permet ainsi de comprendre que la douleur ne se résume pas à une lésion, mais qu’elle résulte d’interactions complexes entre inflammation, innervation, plasticité neuronale et expérience vécue par la patiente, ce qui justifie l’utilisation d’outils centrés sur le ressenti, comme les PROMs (Patients reported outcomes measures ou auto questionnaires). C’est un modèle clé pour repenser la prise en charge globale des douleurs pelviennes chroniques.

 

Qu’est-ce que les données scientifiques récentes changent concrètement dans la prise en charge actuelle des douleurs pelviennes ?

 

Les données scientifiques récentes ont profondément transformé notre approche des douleurs pelviennes. Elles ont permis de passer d’une vision strictement lésionnelle à une prise en charge multimodale multidisciplinaire, individualisée et centrée sur la patiente, en cohérence avec les recommandations récentes (notamment Convergence PP et CNGOF, Fritel, 2005).

Aujourd’hui, la prise en charge repose sur l’association de plusieurs leviers : traitements médicaux, chirurgie lorsqu’elle est indiquée, mais aussi kinésithérapie spécialisée, prise en charge de la douleur, accompagnement psychologique, éducation thérapeutique, et adaptations du mode de vie (approche diététique, neuromodulation transcutanée, prise en charge psychocorporelle, etc.).

Ces avancées soulignent les limites des stratégies uniquement centrées sur l’imagerie ou l’exérèse des lésions. Elles invitent à intégrer pleinement les dimensions neurologiques, fonctionnelles et psychosociales de la douleur, afin d’améliorer durablement le parcours de soins et la qualité de vie des patientes.

D’une prise en charge centrée sur la lésion, nous sommes passés à une prise en charge centrée sur la patiente et c’est un progrès majeur.

Ecoutons les douleurs des femmes.